01 Juin Hommage à Edgar Morin
Edgar Morin nous a quittés.
Je dis « nous » et pourtant nous n’étions pas intimes. Je n’ai rencontré Edgar Morin que quelques fois mais ces rares occasions ont été des moments clés pour l’école.
Il m’a aidé à réfléchir aux enseignements nécessaires à mettre à notre programme au moment de la fondation de l’École Georges Gusdorf. Si nos élèves étudient et pratiquent la philosophie dès le CP, c’est un peu grâce à lui. Même si j’étais déjà convaincue, il m’a permis de percevoir toute la richesse de cette discipline.
Il était aussi préoccupé par le développement de l’esprit critique et il m’a parlé d’une éducation aux médias. Selon lui, il était essentiel de bien préparer les élèves au décryptage des images et des informations. Nous étions en 2007 et ils n’avaient pas encore tous pourtant un smartphone dans la main.
Il m’a également encouragée à nommer cette école « Georges Gusdorf », pour lequel il avait une grande admiration, qu’il a accepté de partager lors d’une interview. Pourtant, à ce moment-là, nous réfléchissions aussi à lui donner le nom d’école Edgar Morin.
En effet, ce qui était important pour moi, c’était que les élèves ne se sentent pas stigmatisés par l’image que l’on se faisait du haut potentiel ; je recherchais un nom qui illustre davantage leur façon de penser. Or, le concept de « reliance » qu’il défendait correspondait parfaitement. Tous les projets que nous portons pour et avec les élèves s’appuient sur cette idée que la connaissance prend tout son sens lorsqu’elle met en lien plusieurs disciplines.
Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur a été mon livre de chevet et j’y reviens régulièrement. Ils sont devenus les fondamentaux de l’École Georges Gusdorf. Enseigner la condition humaine et apprendre à affronter les incertitudes semblent plus que jamais d’actualité.
Enfin, Edgar Morin disait que l’intelligence ne pouvait se mesurer par des tests. J’ai toujours eu une grande difficulté à définir le haut potentiel car ce qui me frappe avant tout, c’est la diversité des profils de mes élèves. Je sais ce que la psychologie en dit, j’ai étudié l’évolution du concept, je connais les débats, voire les polémiques, mais ce qui me gêne est de leur mettre une étiquette, de les enfermer dans des cases, même celle, plus vaste, de neuroatypie, tellement vaste d’ailleurs que l’on peut se demander si elle finit par avoir un sens. C’est la loi du plus grand nombre : l’atypique est celui qui fait partie de la minorité. Le haut potentiel l’est par rapport à une moyenne statistique, celle du quotient intellectuel.
Cela pourrait sembler antinomique d’avoir fondé une école pour des élèves identifiés par un test de QI et d’être contre le principe de la sélection mais je suis convaincue qu’Edgar Morin ne me reprocherait pas cette forme de complexité. Il faut s’approprier certains repères d’une société pour mieux les détourner. J’ai fondé cette école pour accompagner ceux que leur trop petit nombre condamnait à être laissés de côté, d’autant plus que leur différence était considérée comme une supériorité.
Et c’est en me plongeant dans des milliers de tests de QI et en les superposant à la réalité des élèves accueillis par l’École Georges Gusdorf que j’ai pris conscience, au fil des années, qu’ils sont bien plus nombreux à avoir besoin d’une école qui leur permette de libérer leur potentiel que ceux qui reçoivent l’étiquette de « haut potentiel ». Un enfant ne se réduit pas à un chiffre, ni même à plusieurs. L’école, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, n’invite pas à exprimer une personnalité unique. Pour Edgar Morin, individu et communauté doivent coexister et se nourrir l’un l’autre. Comment prendre sa place dans un groupe si on ne sait pas qui l’on est ? C’est ce que nous nous efforçons d’enseigner à nos élèves.
Alors merci Edgar Morin, merci pour ce regard que vous posiez sur mes élèves, tendre et intéressé, merci pour la reconnaissance de leur complexité, merci de leur avoir souhaité la liberté d’être eux-mêmes et merci pour les derniers mots que vous m’avez adressés en réponse à mes vœux de cette année : « Merci et bravo, amicalement ». Votre amitié, votre humanité, comme vos encouragements, continueront de me porter.